Les gardiennes de l’âme
Le TNM couronne cette saison anniversaire par un événement exceptionnel : une trilogie consacrée aux héroïnes de Sophocle signée Wajdi Mouawad.
Le créateur d’Incendies – une des plus bouleversantes fictions théâtrales récemment présentés au TNM – offre cette fois-ci un spectacle-fleuve où il se fait le porte-voix d’une parole qui n’a cessé de résonner depuis vingt-cinq siècles.
Entre Sophocle et Wajdi Mouawad existe un lien puissant, presque filial. Depuis son entrée en théâtre, Mouawad se nourrit de la fougue et de la profondeur des tragédies de Sophocle. Maintenant, il remonte à la source pour traverser l’œuvre du premier auteur qui, dans l’histoire de l’humanité, a mis sur scène une vérité alors inouïe : nos malheurs ne viennent pas des dieux mais des décisions humaines.
Entouré d’une équipe franco-québécoise digne des grandes scènes du monde où elle jouera ce marathon théâtral, Wajdi Mouawad, grâce à la traduction actuelle et rythmée du poète et helléniste Robert Davreu, nous fait vivre à quel point les héroïnes de Sophocle, Les Trachiniennes, Antigone, Électre, sont encore nos contemporaines.
Ces femmes, créées par Sophocle, vivent dans un monde instable où la soif de pouvoir des mâles et la force des armes ne cessent de détruire et de rebâtir les villes et les vies. Elles font toutes le même choix dangereux : être fidèles aux lois humaines plutôt qu’aux lois des hommes. Déjanire : fidèle à l’amour. Antigone : fidèle aux lois du sang. Électre : fidèle à la justice.
Les Trachiniennes
Les femmes de Trachis sont inquiètes : leur souveraine, Déjanire, se désespère : son époux, Héraclès, parti en expédition guerrière, aurait été tué. Mais voici qu’arrive la nouvelle qu’Héraclès est vivant et victorieux. Déjà, un contingent de captives est emmené au palais. Parmi elles, une princesse, jeune, fière et saisissante de beauté. Déjanire comprend immédiatement : une femme plus jeune va la remplacer dans le lit du roi. Bouleversée par la douleur, elle se tourne vers l’irrationnel : elle envoie à Héraclès une tunique enduite du sang du centaure Nessos, qui doit faire en sorte « qu’aucune femme ne l’emportera sur elle ».
Tragédie du désir qui annihile la raison, ce récit haletant livre un des plus grands portraits jamais créés d’une amoureuse trahie.
Antigone
À Thèbes, on ramasse encore les cadavres de la bataille qui vient de mettre fin à la guerre civile entre les milices des fils d’Œdipe, Étéocle et Polynice. Les deux se sont entretués et pour mettre fin à la confusion, Créon s’est emparé du pouvoir, décrétant Étéocle un héros et Polynice un traître dont le corps sera abandonné aux vautours et aux chiens errants. Mais Antigone, la sœur des deux chefs de guerre, décide à main nue d’enterrer le corps de Polynice. Elle est arrêtée et emmenée devant Créon.
Commence alors une des plus grandes confrontations jamais écrites : un chef d’État face à une inflexible jeune femme qui lui tient tête en affirmant que les lois des dieux sont plus humaines que celles des hommes.
Électre
Elle se tient devant le palais de Mycène, squelettique, échevelée, l’imprécation à la bouche : Électre, fille de Clytemnestre et d’Agamemnon, qui ne se nourrit que de souvenirs et à qui l’on jette les restes de cuisine. Elle n’existe plus que pour venger son père, assassiné à son retour de Troie par Clytemnestre et son amant Égisthe en réponse au sacrifice d’Iphigénie. Qu’importe que Clytemnestre soit sa mère et qu’Iphigénie ait été sa soeur : Électre réclame la justice du sang, appelant le retour de son frère Oreste qui saura par son épée nettoyer le palais.
La vengeance est-elle justice ? Sophocle, avec une conclusion effroyablement moderne, laisse l’entière réponse au spectateur.